Et en quoi se distingue-t-il de l’impérialisme classique des époques antérieures ?
22.03.2026
Dans ce texte, paru en 2022, Tomasz Konicz propose une relecture de l’impérialisme à partir de la crise structurelle du capitalisme contemporain. L’« impérialisme de crise » qu’il décrit ne correspond plus à l’expansion coloniale classique visant la conquête de marchés et de main-d’œuvre, mais à une lutte entre États pour gérer et déplacer les effets d’une crise systémique marquée par la surproduction, l’endettement, les déséquilibres commerciaux, l’effondrement de certaines régions du monde et la crise écologique. Dans un contexte de déclin de l’hégémonie américaine, de rivalités géopolitiques croissantes et de désintégration de certaines périphéries, l’impérialisme prend la forme d’une concurrence pour les excédents, les ressources, les zones d’influence et la gestion des flux migratoires. Loin d’ouvrir une nouvelle phase de stabilité mondiale, cette situation pourrait conduire, selon l’auteur, à une intensification des conflits et à un risque accru de grandes guerres dans le contexte d’une crise socio-écologique globale.
L’impérialisme de crise désigne la quête de domination étatique – mise en œuvre par des moyens économiques, politiques ou militaires – à une époque marquée par la contraction du processus de valorisation du capital. Les appareils d’État des centres du système-monde aspirent établir leur domination dans une crise systémique alimentée par des gains de productivité permanents qui, d’une part, engendre des régions de terre brûlée sur les plans économique et écologique, principalement en périphérie, et qui, d’autre part, rend impossible l’émergence d’un nouveau régime d’accumulation dans lequel le travail salarié serait exploité en masse dans la production de marchandises. Ce processus de crise s’accompagne d’un endettement qui augmente plus rapidement que la production économique mondiale et conduit à la formation d’une humanité économiquement superflue, comme l’ont illustré par exemple les crises migratoires de ces dernières années.
C’est là que réside la différence fondamentale avec l’impérialisme des époques précédentes, car celui-ci s’est déployé dans une phase historique d’expansion du capital – amorcée en Europe au XVIe siècle – qui était précisément alimentée par l’exploitation meurtrière des masses de travailleurs. Le pillage des ressources – comme l’or et l’argent d’Amérique latine – et la mise en place de nouveaux marchés dans les pays du Sud – canne à sucre, épices, etc. – n’ont pu être réalisés que grâce à l’exploitation massive de la main-d’œuvre, qui ne pouvait généralement se faire que par le travail forcé. La traînée de sang laissée par cette expansion impérialiste du système-monde capitaliste, qui a intégré sans cesse de nouvelles régions périphériques au marché mondial, souvent par la violence militaire, s’étend du génocide des peuples autochtones d’Amérique latine et d’Amérique centrale, en passant par la traite triangulaire atlantique des esclaves africains ou l’exploitation de l’Inde par l’Empire britannique, jusqu’aux atrocités de l’impérialisme belge au Congo à la fin du XIXe siècle, dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui, lorsque le non-respect des quotas de caoutchouc par les travailleurs forcés entraînait les mutilations les plus graves – comme l’amputation des mains.
La soif d’expansion, en fin de compte militaire, des États impérialistes résulte de la contrainte objective du capital à se valoriser, les tendances impérialistes pouvant précisément gagner en dynamisme en réaction aux contradictions internes du processus de valorisation : la suraccumulation de capital en quête de placements, les tensions sociales croissantes que la colonisation est censée apaiser, ou encore la demande du capital en matières premières et en sources d’énergie qui ne peuvent être exploitées sur le territoire national, incitent souvent les États disposant de moyens de puissance suffisants à se lancer dans des formes correspondantes d’expansion impérialiste.
Après le XXe siècle, durant lequel, en raison de la « Guerre froide », ce sont plutôt des pratiques d’impérialisme informel qui ont été mises en œuvre, consistant à installer, par le biais de pressions économiques ou de coups d’État orchestrés par les services secrets, des régimes dépendants mais formellement souverains dans la périphérie, le XXIe siècle voit réapparaître des formes d’agression impérialiste directe, en interaction avec le déclin impérial des États-Unis et les tendances croissantes à la désintégration étatique et sociale dans la périphérie. Cela comporte également le risque de grandes guerres menées entre les grandes puissances impérialistes.
Au cours de sa phase d’expansion historique, le système capitaliste mondial a été marqué par des cycles hégémoniques au cours desquels une grande puissance impérialiste parvenait à conquérir une position hégémonique, tolérée au moins temporairement par les puissances concurrentes. Le XIXe siècle fut ainsi marqué par un cycle hégémonique britannique, le XXe siècle par un cycle hégémonique américain, fondés sur une ascension industrielle suivie d’un déclin. La multiplication des conflits militaires est l’expression du déclin hégémonique des États-Unis, la crise socio-écologique du capital empêchant toutefois l’émergence d’une nouvelle puissance hégémonique.
La Chine, qui est engagée dans une lutte hégémonique mondiale avec Washington, n’est pas en mesure de succéder aux États-Unis en tant que « gendarme du monde » en raison des contradictions internes croissantes liées à la crise (crises de la dette et de l’immobilier). La phase actuelle de conflits militaires croissants constitue donc une satire sanglante et bien réelle du discours sur « l’ordre mondial multipolaire » prôné par tous les concurrents impériaux des États-Unis en déclin. La crise systémique empêche l’émergence d’un nouveau hégémon, tandis que de nombreux appareils d’État continuent néanmoins à s’efforcer, en fin de compte en vain, de devenir aussi puissants que les États-Unis – et l’érosion de l’hégémonie américaine leur procure la marge de manœuvre nécessaire pour mener leurs propres aventures militaires. Plus encore : les contradictions internes croissantes font resurgir avec force la soif d’expansion impériale (par exemple la Russie, la Turquie).
Une différence concrète majeure par rapport à la quête de domination impériale des siècles passés réside donc dans le fait que la recherche de débouchés commerciaux et de « mains-d’œuvre » susceptibles d’être exploitées par une intégration forcée au marché mondial ne joue désormais pratiquement plus aucun rôle, en raison de la crise systémique de surproduction mentionnée plus haut qui touche le système mondial globalisé. Dans l’impérialisme de crise du capitalisme tardif du XXIe siècle, la soif d’expansion impérialiste se traduit par des efforts de fermeture et de mise à l’écart vis-à-vis des masses devenues économiquement superflues de la périphérie – tant dans la « forteresse Europe » qu’aux États-Unis. À cet égard, l’expansion se transforme donc en cloisonnement des centres par rapport à la périphérie, qui ne joue pratiquement plus aucun rôle en tant que marché de débouchés.
La périphérie en déliquescence, avec ses « États défaillants » (Failed States), ne joue plus qu’un rôle de fournisseur de matières premières dans le cadre de l’extractivisme, qui s’appuie également sur les formes de désagrégation de l’« impérialisme informel » du XXe siècle, dans la mesure où — par exemple dans l’extraction du cobalt au Congo — des structures de pouvoir locales post-étatiques (milices, bandes, sectes, etc.) organisent elles-mêmes l’extraction des ressources afin de les acheminer ensuite vers le marché mondial par des circuits obscurs, via des intermédiaires. Sur le plan militaire, les centres n’interagissent plus avec les régions de « terre brûlée » que dans le cadre de « guerres pour l’ordre mondial » (Robert Kurz), au cours desquelles la périphérie doit soit être stabilisée par des processus de construction de l’État (« nation building »), soit au moins être neutralisée militairement en tant que facteur de perturbation. La campagne mondiale de frappes de drones menée par les États-Unis, ancien « gendarme du monde », dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », ou encore les interventions – toutes vouées à l’échec – de l’Occident en Afghanistan et en Somalie, relèvent de cette catégorie de lutte impériale contre des moulins à vent menée par les centres contre les conséquences sociales de la crise systémique — crise qui émane des centres — dans la périphérie.
L’ère actuelle de l’impérialisme de crise se caractérise ainsi par l’interaction entre la quête de domination de l’État et le processus de crise du capital, qui présente une dynamique autonome fétichiste médiatisée par le marché, alimentée par les contradictions internes du capital (qui, dans la concurrence du marché, tend à se débarrasser de sa propre substance, le travail créateur de valeur). Les élites fonctionnelles des appareils d’État se voient confrontées aux conséquences de la crise, qui se déploie « dans le dos des producteurs » (Marx), comme exposées à une force extérieure et naturelle, bien que les contradictions et les distorsions croissantes (endettement, érosion sociale, crises économiques et environnementales, etc.) soient le produit inconscient des acteurs du marché dans leur quête de la valorisation maximale du capital. Le capital a ainsi engendré une formation sociale qui ne maîtrise pas cette dynamique aveugle et qui est finalement poussée par elle vers l’effondrement social et écologique.
La concurrence entre les États, résultant de cette crise systémique de surproduction, conduit donc à l’émergence d’un impérialisme à fondement économique, qui s’efforce d’obtenir des excédents commerciaux aussi élevés que possible. Grâce à ces excédents commerciaux, la crise de surproduction, ainsi que la contrainte d’endettement qui l’accompagne, sont exportées vers des pays qui affichent des déficits de plus en plus importants. À cet égard, la République fédérale d’Allemagne a été particulièrement efficace après l’introduction de l’euro. La domination politique de l’Allemagne dans la zone euro résulte précisément des colossaux excédents commerciaux allemands entre l’introduction de l’euro et la crise de l’euro, lesquels ont conduit à la crise de la dette en Europe du Sud et à la désindustrialisation dans les pays endettés, tandis que la base industrielle de l’industrie exportatrice allemande est restée intacte. Après l’éclatement de la crise de l’euro, le ministre allemand des Finances Schäuble a pu imposer unilatéralement aux États en crise, sous la forme d’une politique d’austérité stricte et au terme de durs affrontements politiques, les conséquences de l’éclatement des bulles de la dette européennes, qui allaient de pair avec les excédents commerciaux allemands, ce qui a accru l’écart économique entre Berlin et « sa » zone euro — et consolidé la prétention de l’Allemagne au leadership, tandis que des États soumis à des politiques d’austérité destructrices, comme la Grèce, ont dû accepter des pertes de souveraineté considérables. Le protectionnisme croissant de ces dernières années, apparu au grand jour depuis la première administration Trump, constitue précisément une réaction à cette tendance, née de la crise, à rechercher des excédents commerciaux aussi élevés que possible. Avant les guerres commerciales ouvertes déclenchées par Trump en raison de la désindustrialisation avancée des États-Unis, de nombreux États tentaient d’améliorer leur balance commerciale par des politiques de dévaluation compétitive de leur monnaie.
Le processus de crise objectif du capital se déploie ainsi à travers des affrontements impérialistes de crise correspondants entre les entités étatiques – c’est-à-dire que l’exécution de la dynamique de crise au moyen de luttes de pouvoir économiques, géopolitiques, de renseignement ou militaires constitue le noyau objectif de la pratique de l’impérialisme de crise. Cela vaut non seulement pour les centres en érosion (par exemple en Europe du Sud), mais aussi pour la périphérie du système-monde, où le processus de crise est plus avancé et où la désagrégation sociale généralisée se transforme en désintégration étatique. Les interventions impérialistes en Syrie et en Libye à la suite du « Printemps arabe », où des régimes de modernisation en faillite, devenus des kleptocraties, se voyaient menacés par des soulèvements désespérés, montrent clairement comment les secousses liées à la crise ouvrent d’abord des marges de manœuvre aux interventions impériales. Les tensions sociales dans l’espace postsoviétique, où l’hégémonie de la Russie s’est rapidement érodée jusqu’au déclenchement de la guerre en Ukraine, ont fait apparaître une dynamique similaire de protestation, de révolte et d’intervention extérieure. La Russie de Poutine a précisément choisi de lancer la guerre d’agression contre l’Ukraine sous l’impression des soulèvements en Biélorussie et au Kazakhstan.
Il arrive que des États aux ambitions impériales instrumentalisent directement les conséquences des crises : la Turquie islamo-fasciste d’Erdogan a par exemple utilisé les flux migratoires vers l’Union européenne comme levier de pression pour extorquer des concessions et de l’argent à Bruxelles et à Berlin. De même, l’expansion impérialiste en Syrie du Nord et dans le nord de l’Irak est justifiée par Ankara par la volonté de concentrer à l’avenir les réfugiés dans ces régions. L’impérialisme ne doit donc pas seulement être considéré, d’un point de vue historique, comme un précurseur idéologique et pratique des excès fascistes – ce même processus se déroule également dans la crise systémique actuelle.
La quête de domination impérialiste interagit également avec la crise écologique du capital, qui, en raison de son impératif de croissance, est incapable d’instaurer une reproduction de l’humanité respectueuse des ressources et du climat. On peut citer à titre d’exemple les tensions dans le Grand Nord, dans l’Arctique, où la fonte rapide de la calotte glaciaire ouvre de nouvelles voies de navigation et rend accessibles de nouveaux gisements d’énergies fossiles – dont l’exploitation fait l’objet d’une dispute entre les pays riverains que sont la Russie, les États-Unis, le Canada et l’Union européenne. Le conflit entre la Russie et l’Occident au sujet de l’Ukraine, qui a débuté en 2013 comme une lutte entre des espaces économiques concurrents (l’UE et les États-Unis contre l’« Union eurasienne » souhaitée par Poutine), comporte désormais une composante de politique climatique. L’Ukraine dispose de terres noires très fertiles qui, face aux pénuries alimentaires liées au climat qui se profilent et aux futures crises alimentaires, prennent rapidement de la valeur comme levier de puissance géopolitique — la nourriture pourrait devenir le pétrole du XXIe siècle.
La crise pousse ainsi les monstres étatiques du capitalisme tardif à s’affronter, tant sur le plan économique qu’écologique. L’impérialisme de crise s’apparente donc – pour rester dans la métaphore de la crise climatique – à une concurrence d’éviction sur un iceberg en train de fondre, ou à une lutte sur le Titanic en train de sombrer. Comme la crise socio-écologique du système ne peut être résolue dans le cadre du système-monde capitaliste, l’impérialisme de crise trouve son point de fuite dans une grande guerre qui, en raison du potentiel de destruction accumulé dans le capitalisme tardif, aurait des conséquences catastrophiques. Sans transformation émancipatrice du système, l’effondrement de la civilisation capitaliste menace de déboucher sur une catastrophe climatique et une guerre nucléaire.
Tomasz Konicz, 23 juin 2022.