En cas d’escalade du conflit avec l’Iran, la région risque de connaître une nouvelle poussée de désétatisation
Tomasz Konicz, 01.03.2026
Trump est remonté très loin dans le passé — jusqu’à la prise d’otages de l’ambassade en 1979 et à l’attentat de Beyrouth contre les troupes américaines en 1983 — pour, dans une première déclaration, légitimer l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Même si les déclarations publiques du chef de l’État américain ont une durée de vie de plus en plus courte et que Trump pourrait affirmer demain le contraire, deux objectifs militaires de la campagne de bombardements actuelle ont finalement été évoqués : le désarmement aussi complet que possible du régime iranien, notamment en ce qui concerne son programme nucléaire, et — en option — son renversement si des circonstances favorables se présentent. Washington et Tel-Aviv semblent planifier une campagne intensive de bombardements de plusieurs jours contre les principaux responsables, l’appareil d’État et ses infrastructures, destinée à affaiblir considérablement le régime afin de pouvoir ensuite compter sur un soulèvement qui — soutenu par la CIA, le Mossad et des forces spéciales — mettrait fin au pouvoir des mollahs. Dans la soirée du 28 février, lors d’un bref entretien téléphonique accordé à Axios, Trump a en outre laissé toutes les options ouvertes : du bombardement à court terme visant à entraver le programme nucléaire iranien jusqu’au renversement du régime.
Les discours sur un regime change rappellent de manière frappante le désastre meurtrier provoqué par les néoconservateurs sous George W. Bush lors de l’invasion de l’Irak — mais, cette fois, l’apparence est trompeuse. Et pas seulement en raison du simple fait qu’aucune troupe terrestre d’envergure n’est prête pour une invasion. Les néoconservateurs avaient réellement pour objectif la démocratisation de l’Irak afin d’intégrer ensuite le pays dans le système hégémonique des États-Unis ; ils ne firent aucun compromis avec les restes du régime de Saddam, rapidement vaincu, pour reconstruire des structures étatiques entièrement nouvelles. Les conséquences sanglantes sont connues : anomie, désintégration de l’État, guerre civile meurtrière et son « gel » dans un simulacre d’État déchiré le long de lignes ethniques et religieuses. Les États-Unis ont remporté sans peine la guerre contre le régime irakien, déjà délabré, mais ils ont perdu la paix une fois libérées en Irak les forces centrifuges de l’anomie.
Pas de « démocratisation »
L’impérialisme de Trump suit en revanche une tout autre logique : Washington a depuis longtemps abandonné le voile idéologique de l’impérialisme des droits de l’homme tel qu’il fut pratiqué par les centres occidentaux durant les décennies néolibérales. Le régime islamofasciste des mollahs, qui a fait massacrer des milliers de manifestants il y a quelques semaines, doit être remplacé par un pouvoir inféodé aux États-Unis. Une telle démarche est plus aisée à mettre en œuvre, puisqu’elle permet de reprendre purement et simplement de larges pans de l’appareil d’État et de répression. Le précédent vénézuélien sert ici de modèle : le chef de l’État y a été de facto livré aux États-Unis, tandis que les structures de pouvoir façonnées par un système de prédation sont restées, pour l’essentiel, intactes. L’offre d’« immunité totale » que Trump a adressée dans son discours aux responsables du régime iranien va clairement dans ce sens.
L’alternative autoritaire aux mollahs, le fils du chah Reza Pahlavi, semble avoir été tout droit ressortie des vieilles archives de la CIA. Le régime de son père, responsable de massacres de masse, a été balayé par la révolution de 1979. Ses partisans s’emploient actuellement, à coups de nationalisme, d’intimidations et de menaces, à imposer leur domination au sein de l’opposition iranienne, tout en s’attaquant délibérément aux courants de gauche et féministes. C’est une dictature en miniature qui se dessine déjà. Par ailleurs, des tensions entre le camp Pahlavi et des groupes d’opposition kurdes apparaissent désormais au grand jour, ces derniers ayant été accusés par les monarchistes de visées séparatistes. Des responsables américains eux-mêmes ont confié à des journalistes que les monarchistes pahlavistes leur inspiraient « de la crainte ». Le chah autoproclamé a déjà mené des entretiens officiels avec des membres de l’administration Trump, tels que Steve Witkoff.
Crise et guerre
Le Venezuela, l’État syrien d’Al-Qaïda, puis, à terme, l’Iran : l’impérialisme de crise ne fait, sur le tard, que revenir à ses racines en misant de nouveau sur des régimes autoritaires. L’impérialisme des droits de l’homme de l’ère néolibérale n’apparaît ainsi que comme un bref épisode historique. La véritable nouveauté réside au contraire dans le processus de crise du capital qui, dans ses dimensions à la fois économiques et écologiques, façonne aussi bien l’évolution géopolitique que l’agression impérialiste concrète. Sans la crise, il n’y aurait pas de tentative américaine de regime change. Il ne s’agit pas d’une abstraction : la crise mondiale du capital se manifeste de manière très concrète. L’Iran se trouve déjà au bord de l’effondrement écologique. Dans certaines régions du pays, l’approvisionnement en eau s’est effondré ; même dans la capitale, Téhéran, forte de ses dix millions d’habitants, l’eau est parfois coupée. Selon le Guardian, une évacuation de la capitale iranienne est désormais envisagée si des pluies abondantes ne surviennent pas d’ici la fin de l’année, la population ne pouvant pratiquement plus être approvisionnée en eau. La multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes, l’absence de précipitations, les vagues de chaleur de plus en plus fréquentes entraînent tout simplement une chute des rendements agricoles en Iran, pays qui doit déjà importer des denrées alimentaires.
L’Iran a été soumis pendant des décennies aux formes les plus diverses de sanctions ; le régime a donc acquis une certaine expérience pour contourner ou atténuer cette pression économique. Le véritable point de bascule réside toutefois dans l’actuelle aggravation, à la fois écologique et économique, de la dynamique de crise. Les sanctions imposées à l’Iran ont accentué l’escalade, mais ne l’ont pas déclenchée. Les protestations ont été déclenchées par une dévalorisation massive, par une poussée inflationniste provoquée par la suppression des subventions sur les denrées alimentaires de base. Au fond, l’insurrection — réprimée dans le sang — contre les mollahs était motivée par des raisons économiques, puisque, pour un nombre croissant d’Iraniens, même les produits alimentaires essentiels devenaient inabordables. À la hausse des besoins en importations (et en devises) s’opposent des recettes en diminution : la Chine constitue le principal débouché de l’industrie pétrolière iranienne, mais Pékin achète cette ressource avec d’importants rabais en raison des sanctions, ce qui aggrave encore la situation économique de l’Iran.
Les raisons de la guerre
Le moment choisi pour l’attaque est très probablement lié à la répression de masse et meurtrière des protestations. Les États-Unis et Israël entendent profiter de cette fenêtre temporelle durant laquelle le régime est ébranlé et a perdu sa légitimité auprès de larges pans de la population. Le décalage chronologique entre l’insurrection iranienne et l’attaque israélo-américaine relève de la logistique de guerre : les États-Unis ont dû concentrer leurs forces dans la région, en assurer le ravitaillement, etc., ce qui prend des semaines. Le pouvoir des mollahs apparaît effectivement vermoulu, poreux, profondément corrompu — comme en témoigne déjà la large pénétration de l’appareil d’État iranien par les services de renseignement israéliens et occidentaux. Les Israéliens ont non seulement réussi, lors de la campagne de bombardements de 2025, à éliminer une partie de la direction iranienne ; ils sont parvenus à nouveau, dès le premier jour, à neutraliser le Guide suprême Khamenei. Des images de son cadavre auraient été montrées à Netanyahou peu après sa récupération.
Dans le cas d’Israël, les motifs de guerre sont évidents : Tel-Aviv veut, par pur instinct de conservation, la fin du régime des mollahs. Israël vise le renversement du gouvernement, puisque la « République islamique » d’Iran a érigé la destruction d’Israël en doctrine d’État. Depuis le 7 octobre 2023 — l’attaque terroriste de masse menée par le Hamas contre Israël, saluée par l’Iran et appuyée militairement par des offensives du Hezbollah — le regime change semble être devenu le fil directeur de la politique israélienne à l’égard de l’Iran. Israël entend empêcher à tout prix la répétition d’une attaque du type de celle que le Hamas, soutenu par Téhéran, a pu mener. L’actuel gouvernement de droite à Jérusalem favoriserait sans doute un régime réactionnaire et inféodé aux États-Unis sous la direction de Reza Pahlavi, mais le renversement du régime paraît constituer la priorité absolue — indépendamment de la question de la succession. L’objectif minimal d’Israël, censé garantir la survie de l’État juif dans une région hostile, consiste en l’empêchement durable du programme nucléaire iranien.
Dans le cas des États-Unis, ce sont généralement les motivations de politique intérieure qui sont mises en avant : Trump chercherait à détourner l’attention du scandale de pédophilie dans lequel seraient impliquées des élites fonctionnelles américaines. Entre-temps, les indices se seraient multipliés laissant entendre que le président lui-même pourrait avoir commis des abus sur des mineures. L’attaque contre le Venezuela avait déjà été interprétée comme une tentative de diversion de la part de Trump, à l’image de l’invasion de la Grenade par Reagan en 1983, destinée à faire oublier l’affaire Iran-Contra. Le triomphe militaire à Caracas aurait en outre simplement conduit les fascistes de la Maison-Blanche — en particulier l’intime de Trump, Stephen Miller — à prendre goût à une violence militaire exercée sans conséquences : ils y ont tout bonnement pris goût.
Il est toutefois tout aussi évident que l’administration Trump s’en prend, avec l’Iran, à la seconde station-service de la Chine. Pékin constituait — et constitue — le principal client de Caracas comme de Téhéran. L’engagement de la gigantesque machine militaire américaine représente, après la destruction des vestiges de l’hégémonie américaine par Trump, le dernier levier réellement significatif dont dispose Washington pour maintenir sa domination mondiale. Cela d’autant plus que la crise talonne également l’administration Trump : le dollar perd progressivement son rôle de monnaie de référence internationale et Washington est confronté à des difficultés budgétaires croissantes. Les attaques contre des pays producteurs de pétrole qui se sont détachés de l’orbite américaine semblent ainsi viser aussi à consolider le rôle du dollar comme monnaie mondiale — comme « monnaie du pétrole ».
Par ailleurs — et cela ne saurait être passé sous silence à l’ère de la brutalisation oligarchique des États-Unis — Trump a été encouragé à attaquer l’Iran par les despotes du Golfe, qui ont couvert son clan de « cadeaux » et d’accords se chiffrant en milliards. L’Arabie saoudite, en particulier, aurait poussé Washington, lors d’entretiens secrets, à procéder aux bombardements tout en adoptant officiellement une position de neutralité. Les attaques iraniennes contre les États du Golfe sont précisément la conséquence de cette approbation et de ce soutien tactiques à l’offensive américaine, qui neutraliserait pour un temps un rival chiite majeur des Saoudiens. Riyad espère, dans le sillage de la guerre, accéder au rang de puissance régionale dominante.
Perspectives et scénarios
Sans engagement substantiel de forces terrestres, la guerre de bombardements contre l’Iran devrait s’achever au bout de quelques semaines sans regime change. Le régime est délabré, corrompu ; il apparaît aisément pénétrable par les services de renseignement, qui peuvent tout simplement acheter des informations. Mais il dispose toujours de centaines de milliers de partisans et de combattants en armes, notamment au sein des milices, qui resteront loyaux sans pression militaire massive pour une raison simple : le régime assure leur subsistance matérielle. Leurs enfants ne souffrent pas de malnutrition, ils parviennent à faire vivre leurs familles au cœur d’une crise socio-écologique qui en empêche des pans toujours plus larges de la population.
Les structures organisationnelles devraient donc rester intactes malgré le déluge de bombes, les chaînes de commandement continuer de fonctionner ; les éléments jugés peu fiables au sein de l’appareil répressif ont d’ailleurs été neutralisés lors de la répression brutale de l’insurrection au début de l’année. Les mitrailleuses sont prêtes au cas où des protestations spontanées viendraient à éclater de nouveau — elles pourraient, sans difficulté, être une fois encore noyées dans le sang. L’épine dorsale du régime est trop solide pour être brisée par de seules frappes aériennes et des manifestations.
Il n’existe guère de groupes d’opposition significatifs et capables de défier militairement le pouvoir. Les Moudjahidine du peuple, scission oppositionnelle islamo-gauchiste du chiisme d’État iranien, ressemblent à une secte d’environ 3 000 adeptes qui organise sporadiquement des attaques en Iran. Le fils du chah, Pahlavi, ne dispose d’aucune formation combattante digne de ce nom. Ce qui reste, ce sont les minorités : les Kurdes possèdent, avec l’organisation iranienne issue de la PKK dissoute, des unités de combat d’une certaine importance ; des tendances séparatistes existent parmi les Azerbaïdjanais du nord-ouest de l’Iran, ainsi que dans le Baloutchistan iranien, au sud-est du pays — tendances qui pourraient, le cas échéant, être encouragées par la Turquie.
Ces forces tendraient toutefois plutôt à renforcer les dynamiques centrifuges en Iran, à alimenter l’instabilité et la désagrégation de l’État — alors que les États-Unis cherchent au contraire à installer à Téhéran un régime stable et inféodé à Washington. L’opposition initiale de la Turquie à une attaque contre l’Iran s’explique précisément par les craintes d’Ankara de voir les Kurdes d’Iran conquérir l’indépendance ou l’autonomie (la trahison de Washington à l’égard du Rojava a constitué le sacrifice kurde qui a permis de lever la résistance turque). Ce scénario d’une nouvelle poussée de désétatisation dans la région apparaît, même en cas d’escalade, comme le plus probable. Ce pays de 90 millions d’habitants pourrait se désintégrer en un gigantesque « second Syrie ». Et les conflits ne se limiteraient pas à l’Iran : ils pourraient éclater le long de lignes ethniques ou religieuses dans toute la région.
L’Irak serait également touché. Depuis le gel de la guerre civile entre sunnites et chiites, il ne constitue plus qu’un simulacre d’État, où, de fait, le pouvoir est exercé par des milices selon les régions — alors même que les chiites forment la majorité de la population. Des milices chiites, le plus souvent soutenues par l’Iran, ont déjà menacé de mener des attaques contre des bases militaires américaines et d’autres installations. Une reprise de la guerre civile paraît tout à fait probable en cas d’escalade. Le régime islamiste syrien, issu du réseau terroriste sunnite Al-Qaïda, concentre déjà des troupes à la frontière irakienne. Des interventions turques sont également envisageables afin, dans le cadre de l’impérialisme néo-ottoman d’Erdoğan, d’occuper les régions azerbaïdjanaises de l’Iran ou d’attaquer les Kurdes.
Enfin, le conflit pourrait très rapidement provoquer des secousses économiques mondiales si l’Iran venait à bloquer le détroit d’Ormuz — ce qui pourrait se faire simplement par la menace de frappes de drones ou de missiles, sans qu’une marine soit nécessaire. L’une des principales routes maritimes pour le transport des énergies fossiles serait ainsi interrompue. La guerre deviendrait alors, comme si souvent dans les guerres occidentales de réorganisation de l’ordre mondial (Robert Kurz), un pur catalyseur de crise : elle accélérerait par à-coups le processus de crise du capital — dans la région comme à l’échelle globale.
1er mars 2026