«Piétiner et être piétiné»

En Allemagne, le fascisme n’est pas tombé d’un ciel serein. Des opinions autoritaires et réactionnaires qui souvent avaient l’air de « ne pas être politiques » mais qui, vues de plus prêt, indiquaient la perspective du précipice dans lequel le pays allait sombrer, de telles opinions, attisées par le crise mondiale des années 1930,  se sont répandues au moment de la République de Weimar bien avant la prise de pouvoir par les nazis. Ernst Bloch a consacré à l’étude du pré-fascisme allemand une analyse pénétrante et toujours encore impressionnante. Le texte, rédigé en 1932, a été publié à Zurich en 1935 sous le titre « Héritage de ce temps »[1]. Ernst Bloch y touche à un tabou du débat sur le fascisme mené par la gauche. Il ne désigne pas seulement les financiers et les soutiens du NSDAP, le parti nazi, dans les milieux du Capital, de l’Armée et de l’Appareil d’Etat, il met à nu les prédispositions autoritaires dans une grande partie de la population idéalisée par la gauche sous l’appellation simplifiée de « peuple ».

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A la suite de Siegfried Kracauer[2], Bloch a été parmi les premiers à identifier à l’époque une « sorte de nouveau milieu » qui a commencé à donner des coups autour de lui «  en particulier vers le bas, là où il menaçait de couler ». A côté de la petite bourgeoisie classique, âmes mesquines ballottées dans la confusion de la crise, et les petits fonctionnaires, Bloch a inclus dans ce « milieu » avant tout l’armée des employés dont le nombre augmentait rapidement – leur nombre  a été multiplié par cinq « alors que le nombre d’ouvriers ne l’était que par deux ». Malgré leur déclassement de fait dû à la crise, ces employés se considéraient comme « faisant encore partie de la classe moyenne ». C’est pour caractériser ces couches moyennes, tremblantes de peur, entrain de se constituer dans la crise par des appels à la haine, que Bloch a utilisé l’allégorie des veaux « qui choisissent leur propre boucher s’il n’était  que l’odeur de beaucoup de veaux était celle des bouchers ».

L’odeur de boucher des « veaux » était particulièrement intense là où l’industrie culturelle naissante faisait de la colère accumulée de masses désespérées leur fond de commerce. Dans le chapitre intitulé «  Rage et hilarité »[3], Bloch décrit un marathon de danse  qui a eu lieu en 1929 au cours duquel des couples s’épuisent à danser  les uns contre les autres selon le principe du ko, de l’élimination[4]. Le couple vainqueur après des semaines de torture se voyait attribuer une somme de 6000 Reichsmarks. Les règles de ce marathon de danse reposaient sur une lente et douloureuse fatigue des participants. Le spectacle n’avait pas « d’autre but que l’effondrement différé le plus longtemps possible ». Chaque heure, les couples de danseurs disposaient d’un repos intentionnellement insuffisant de 15 minutes qui leur permettait après 300 heures de retourner sur la piste de danse « avec les pieds sanglants, les yeux au supplice et un corps de plomb » et « la main de l’un des partenaires sur la chair sanglante de l’autre ».

Mais Bloch a aussi observé le public rassemblé là  qui de ses hurlements et sifflets poussaient les participants épuisés au collapsus. Étaient rassemblés là par milliers non seulement des petits bourgeois mais aussi des « prolétaires » et des  chômeurs  qui à l’époque déjà étaient encouragés à soutenir leur « favori » et à participer à ce spectacle sadique. 1000 Reichsmarks étaient offerts à celui qui pouvait démontrer que les couples avaient dépassé leur temps de repos de 15 minutes. Un tiers des électeurs donnent aujourd’hui leur voix aux nazis, écrit Bloch, « ici dans la salle il se pourrait que plus de la moitié de nazis donnât le ton » «  Ce que l’âme populaire fait bouillir ici, on le servira sous peu sans parcimonie ».

Il n’est pas difficile  de voir dans ce spectacle la forme primitive des shows de sélection  et d’humiliation qui scotchent des millions de téléspectateurs devant leurs écrans. Le principe de base de ce spectacle produit par l’industrie culturelle  qui après des décennies d’oubli revit ces dernières années existe depuis les années 1930 dans l’organisation d’une brutale « course de rats » (Rat Race[5]) qui vit d’une concurrence sans cesse exacerbée, d’une sélection sans pitié et le collapsus des vaincus. En cela, les marathons de danse du début des années 1920 ne se distinguent pas fondamentalement des actes d’humiliation dans Je suis une célébrité, sortez-moi de là !, les éliminations dans Germany’s Next Topmodel [diffusé en France sous l’appellation Top model USA], le spectacle de combats The Ultimate Fighter ou Bigbrother. Les successeurs actuels dans la brutalité des concours de danse semblent au moins garantir l’intégrité corporelle des participants de sorte, qu’à première vue, on a cru constater l’existence d’un processus de civilisation. Même dans le « camp de la jungle » personne n’a encore trouvé la mort, ce qui a été le cas pour les concours de danse dans la crise économique. Mais ce minimum là s’accompagne d’une charge psychique accrue qui pèse sur les participants qui, par une perfidie acérée, sont poussés à exposer leur intimité à des millions de téléspectateurs. Et gare aux desperados qui refuseraient ce strip-tease de l’âme, ils seront vite éliminés par les votes car le vote de masse pseudo-démocratique sur le destin des participants fait partie intégrante de presque tous ces spectacles. Chaque spectateur participe aux shows d’humiliation. Chacun est ainsi placé dans la situation de pouvoir appuyer sur le bouton qui décide du destin d’un autre. En fin de compte, les reality-shows d’aujourd’hui bénéficient d’un riche fond d’expérience de l’industrie culturelle en matière de manipulation et d’abrutissement. Cela a conduit à une plus forte différenciation de ces spectacles  nécessaire ne serait-ce qu’en raison de l’effet d’usure de plus en plus rapide auprès du public d’habitué.

Mais qu’est-ce que « l’âme populaire fait bouillir » au cours de ces concours de danse.Est-ce que ce qui mijotait là est comparable aux sentiments des « couches moyennes » actuelles. C’était « une colère brute, rieuse aussi » qui s’emparait du public  lors de ces marathon de danse. Il « renvoyait vers le bas les coups de pieds reçus d’en haut».

Le caractère autoritaire correspond à une mentalité de soumission qui en temps de crise ne peut maintenir sa servilité envers le système dominant que si elle se procure des possibilités d’assouvissement pulsionnels [Triebabfuhr]. La soumission aux impératifs du système  s’accompagne pendant la crise d’un renoncement toujours plus grand aux pulsions [Triebverzicht] alors que les gratifications sont absentes. Comme le caractère autoritaire se croit dans l’impossibilité de se soulever  contre une situation qui le pousse à la folie, la colère ainsi accumulée se fraye la voie pour se porter contre les plus faibles. Les gens ainsi dégradés en objets se réjouissent d’en voir d’autres subir le même sort. La pression accumulée doit être doit être évacuée sur d’autres, c’est pourquoi le public aimait « houspiller de pauvres chiens de la même façon que les riches le font avec lui-même (Bloch).

C’est cet apparent renversement du statut d’objet impuissant des salariés dans le processus hétéronome de valorisation du capital  qui a conduit à l’introduction déjà évoquée d’éléments pseudo-démocratiques dans les nouveaux reality shows. Si toute la nation télévisuelle vote pseudo-démocratiquement  pour le renvoi, l’élimination d’un candidat, chacun a le droit de se sentir brièvement sujet tout puissant, jouer au chef ou commander le destin. Devant des millions de téléspectateurs, les reality-shows poussent à l’extrême l’assujettissement qui fonctionne selon les règles les plus absurdes qui ne le cèdent en rien à la folie quotidienne de la crise du capitalisme. Si possible elles font appel à la participation des téléspectateurs.

Plus la crise sévit, plus brutal est le spectacle. C’est ainsi qu’un diagnostic de la théorie critique trouve sa pleine acception dans les reality-shows actuels : « l’amusement est le prolongement du travail dans la société capitaliste avancée. Il est recherché par celui qui veut se distraire du processus de travail mécanisé pour qu’il puisse à nouveau s’y atteler [6] ».

«  S’éclater » devient dans la crise un « bain ferrugineux »(Adorno) à mesure que s’accroît le harcèlement et le stress au travail.

Après l’assouvissement des pulsions, le week-end,  par les participants au spectacle dégradés en objets, ils supportent plus facilement les coups qu’on leur porte pendant la semaine de travail. La configuration de base du reality-show renvoie aux spectateurs l’image de leur journée de travail quotidienne. L’employé qui regarde Germany’s Next Topmodel voit de fait la même « course de rats brutale » qu’il subit au travail.

Entre-temps, le principe du casting show, la recherche de talents, a été transposé dans le monde du travail. De plus en plus d’entreprises organisent des entretiens pour les candidats à des postes de travail selon le principe de l’élimination par ko au cours desquels le nombre d’épreuves augmente d’étape en étape et les questions deviennent de plus en plus intimes. Il est devenu habituel d’intégrer dans la candidature à un emploi de plus possible d’auto optimisation. Le travail devient le prolongement de l’amusement dans le capitalisme avancé.

La grande différence entre le potentiel autoritaire qui s’exprimait dans les concours de danse des années 1930 et la colère aveugle que fait le succès des spectacles d’aujourd’hui a été interprété  par Bloch avec le concept  de « non contemporanéité[7] »(Ungleichzeitigkeit). Il entendait pas là la persistance malgré la technique moderne, l’industrie et la rationalité de « restes d’être et de conscience d’économies anciennes » plus forte en Allemagne en raison de l’absence de révolution. Cette « non contemporanéité » a favorisé le fascisme.
Il ne saurait être question de cela dans l’Allemagne d’aujourd’hui après des décennies de processus de globalisation. La colère allemande ne s’accompagne pas d’une esthétisation fasciste explicite  qui apparaît  totalement absurde et qui était à l’époque à mettre en relation avec la « non contemporanéité ».

Le fasciste d’aujourd’hui se désigne le plus souvent comme un démocrate qui ose dire des vérités dérangeantes. Ce sont de pures considérations de coûts qui le font agir contre les « facteurs de coûts » qu’au bistrot on appelle « fainéants » ou « parasites ».

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